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Textes généraux

Du quartier à l’écoquartier…
Texte publié dans la revue "Urbanisme" en novembre-décembre 2010, n° 375

Denise Bourdier, Jean-Loup Msika et Luc Dupont, Architectes


La définition des écoquartiers du Ministère de l’Ecologie est à l’origine de la prolifération de programmes qui répondent en tout ou partie aux divers objectifs énoncés mais ne donnent pas naissance à de véritables quartiers de ville et ne génèrent pas de résultats significatifs en ce qui concerne la lutte contre le réchauffement climatique.
 
À partir du moment où le Ministère utilise le néologisme « écoquartier » il nous semble primordial et utile de revenir, un instant, à la notion de quartier. Un « quartier » n’est pas une zone urbaine indifférenciée ni au sens du zoning de la « ville moderne » ni au sens de bâtiments (plots) dispersés sur un territoire. Un quartier est un élément constitutif de la ville.

Qu’est-ce qu’un quartier ?

Depuis la plus Haute Antiquité, la ville   était conçue à l’échelle du piéton et intégrait la diversité Cette diversité des activités, des populations, des cultures, favorise une incroyable vitalité des quartiers, lieux d’échanges, de découvertes et de rencontres. Elle permet l’agrément et la sécurité du piéton tout en garantissant l’agrégation progressive et pacifique des différentes populations et en minimisant les migrations quotidiennes massives. Dans son ouvrage Déclin et survie des grandes villes américaines (1961) Jane Jacobs dénombre quatre conditions primaires pour l’émergence d’une telle « diversité urbaine » :
  
  1. la mixité fonctionnelle : un éventail le plus large possible de fonctions urbaines intégrées (le logement, les commerces, les artisans, les bureaux, les équipements collectifs, les services, le sport et les loisirs…), chacune « s’emboîtant » sans heurt au quartier (sauf pour les équipements d’intérêt régional ou national) comme la pièce d’un puzzle ;
  2. la densité : certes mesurée selon le nombre d’habitants  à l’hectare mais visant à une certaine intensité des usages, d’où un resserrement de l’espace public et la continuité du bâti. Des formes urbaines denses peuvent privilégier des habitations peu élevées mais compactes.
  3. la trame viaire :     une trame viaire riche de rues fréquentes avec des îlots de taille réduite offre une diversité des parcours piétons, favorise les échanges, les rencontres et les surprises fertiles. C’est un élément de cohésion sociale et de richesse urbaine ;
  4. la mixité sociale : qui ne peut exister que si les loyers sont variés, si les logements « sociaux » voisinent avec des appartements en accession, une résidence pour « troisième âge », des colocations estudiantines, des hôtels, des foyers de jeunes travailleurs, etc . Veiller à assurer un réel mélange sociologique, générationnel, ethnique, s’avère la condition pour qu’un quartier soit « mixte » où chaque habitant puisse s’enrichir des différences des autres.

            Ces quatre caractéristiques vont ensemble, si l’une vient à manquer, c’est l’équilibre du quartier qui est rompu. Il suffit de se promener dans un lotissement pavillonnaire, ou un grand ensemble, construits au cours du siècle dernier pour se rendre compte qu’ils ne sont pas des quartiers, mais des îlots orphelins de toute urbanité ! Il nous revient la délicate et exigeante mission d’inventer des « lotissements urbains » soucieux de la préoccupation environnementale.

Pour produire un quartier de ville

Voici quelques principes fondamentaux qu’il nous faut remettre à l’œuvre si nous prétendons réaliser des quartiers dont l’assemblage fasse « ville » :
  
  1. Intégration et rénovation du bâti ancien : trop d’opérations se réalisent encore en commençant par la destruction des bâtis anciens et le déplacement des populations ;
  2. Dessin de la trame urbaine et économie de l’espace public : cette fonction est primordiale car elle définit le « dessein » de ville. Il en résulte la taille des îlots déjà évoquée, la largeur des rues, la « densité » de l’espace urbain, la diversité des parcours, la bonne gestion de l’espace consacré aux voitures… La notion d’économie de l’espace public a un double intérêt : l’arrêt de l’expansion de la ville au détriment des surfaces agricoles ou d’agrément (parcs, jardins), la diminution du coût d’entretien des surfaces publiques à la charge de chacun des habitants ;
  3. Division parcellaire et distribution du foncier : la diversité urbaine va de pair avec la diversité des opérateurs immobiliers. Le discours sur la pluri-fonctionnalité des programmes réalisés ne masque pas la mainmise du foncier par de gros opérateurs relayés par des organismes gestionnaires de ces « grands ensembles ». L’argument le plus souvent annoncé est la nécessaire économie de ces programmes immobiliers : il en résulte un délaissé non bâti, non traité et peu sûr. Le coût induit pour la collectivité est du coup bien plus élevé ! Nous devons retourner à une échelle humaine, essence du fait urbain : diviser les îlots et le territoire disponible en parcelles accessibles à des investisseurs de petite taille (particuliers, entreprises…). Ces parcelles peuvent même descendre jusqu’à 100m². La ville repose sur un intérêt collectif constitué d’intérêts privés bien compris. Les limites, les clôtures, les espaces intérieurs en seront d’autant mieux traités…
  4. Ediction de règles simples gérant les mitoyennetés : les deux points précédents étant réalisés le rôle de la puissance publique est d’édicter des règles d’urbanisme simples permettant de gérer les mitoyennetés et le rapport à la rue. Nombre de règles actuelles (notamment sur les retraits) sont incompréhensibles et figent des situations urbaines selon les principes du zoning. Les règles pourraient être générales et   par exemple régler la question de l’ensoleillement partagé.
  5. Processus ouverts et démocratie urbaine : la Ville existe et tire son intérêt des règles justes admises par tous dans l’intérêt de chacun. Selon ce principe quelle chose serait à cacher ? La ville acquière sa diversité et son intérêt collectif et pluriel dans la libre discussion des règles communes. Chacune doit pouvoir être comprise de tous, et chaque projet collectif mérite d’être discuté : il n’en sera que meilleur !

La ville et chacun de ses quartiers se constituent dans l’équilibre bien compris entre les intérêts individuels et l’intérêt collectif. Sortis de ce mode opératoire, se développent des villes totalitaires ou « résidentielles » peuplés d’individus dessaisis de leurs droits et de leur libre arbitre. Un quartier est un groupement d’individus libres et responsables.

Du quartier à l’écoquartier

La notion de quartier étant redéfinie, quels sont les apports écologiques qui nous autoriseraient à employer le terme d’ « écoquartier » ? En fonction des climats et des ressources locales de nombreux facteurs peuvent être déduits de l’observation des architectures traditionnelles. Nous ajouterons par ordre d’importance :
  
  1. l’ouverture de la Ville au soleil : le dessin des villes chinoises intégrait il y a 1500 ans déjà l’orientation de la trame urbaine pour favoriser l’exposition des bâtiments au sud ! L’épannelage d’ensemble des quartiers doit permettre un accès généralisé au soleil bas d’hiver. Le solaire passif ne nécessite que des décisions urbaines et architecturales appropriées sans coûts d’investissement supplémentaires. Son rendement est puissant puisqu’il intègre le rayonnement solaire à 100%. Les matériaux dont nous disposons actuellement permettent de bénéficier des apports gratuits et inépuisables du solaire passif pour chauffer les bâtiments en hiver. Des vitrages orientés au sud couplés à des structures à forte inertie thermique et à des auvents de protection estivale diminuent le besoin de recours aux énergies fossiles. Sans oublier les logements traversants, un courant d’air est préférable à l’air conditionné… Notons que les apports du solaire actif (photovoltaïque) sont secondaires et coûteux ; ils se caractérisent par des coûts d’investissement conséquents et un rendement faible, de l’ordre de 15% du rayonnement solaire.
  2. la place maîtrisée de la voiture dans la ville  et celle redonnée aux circulations pédestres et vélo cyclistes dans un espace urbain resserré .

La gestion maîtrisée de l’eau et la gestion des déchets sont dorénavant des notions communément admises. Elles doivent pourtant   être intégrées au dessin de la forme urbaine. Nous souhaitons insister sur la nécessaire dépollution totale des sols, autre facteur primordial, de nombreux quartiers s’établissant sur d’anciennes friches industrielles.
 
            Quand toutes ces conditions sont réunies nous pouvons lors parler d’ « écoquartiers » dans un sens d’économie globale aussi bien des ressources individuelles que des ressources de la planète. L’utilisation du bilan carbone à l’hectare comme outil de mesure doit être généralisée pour juger de la pertinence écologique d’un projet  en prenant en compte  aussi bien le bilan thermique des bâtiments que les déplacements. Il s’agit bien là d’un bilan global.

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