Résidents de la république
Texte publié dans le "Moniteur" en mars 2010
Je ne peux m’empêcher de vous exprimer mon malaise à la lecture de vos articles consacrés aux « Eco quartiers » en France. Vous venez de publier le troisième opus consacré à Lyon Confluence. Avaient précédé des présentations de Grenoble Bonne et Lille Lomme. Je renvoie vos lecteurs à votre site s’ils n’ont visionné ces présentations…
Je ne sais quelles seront vos prochaines publications puisque vous en annoncez cinq autres. Y aura-t-il le quartier des Batignolles à Paris, les Docks de Saint-Ouen… ? Je pose cette question sans forfanterie, car il s’agit là de projets tout à fait similaires. D’une même manière de concevoir la ville et un quartier, que nous pourrions observer dans son résultat sur la ZAC de la Porte d’Asnières à Paris. Les ingrédients sont les suivants :
- si possible un « grand » parc, de préférence central, qui constituera notamment la vue depuis les logements. Sinon, ou ailleurs, des mails, des promenades… et le plus de verdure possible ; L’espace public atteint parfois 70% de l’espace du projet et si nous souhaitons tous la création ou la préservation d’espaces de nature dans la ville, nous pouvons nous questionner sur l’économie nécessaire de l’espace public et sur ses coûts d’entretien ! Les villes anciennes ont su ajuster cette maîtrise au strict minimum pour que le coût collectif ne pèse pas sur les individus, et pourtant elles nous offrent places et jardins. Pourquoi lier jardins et opérations de construction ? Est-ce la logique économique des ZAC de prétendre réaliser des opérations à coût global nul (nous pourrions en déduire le réel coût des logements produits…)?
- la portion congrue consacrée à la construction d’habitats revêt donc la forme particulière de blocs imposants développant de 5 à 15 étages, particulièrement oppressants, pour satisfaire au discours de la nécessaire densité urbaine. C’est une forme « collective » d’habitat, intermédiaire entre les conceptions haussmanniennes de la ville et celle des mouvements modernes. Nous supposerons que la « vue sur le parc » est la nécessaire compensation offerte aux habitants d’une telle densité et promiscuité… (si dans les « cités » l’espace public était traité avec autant de soin et d’argent, les projets seraient peu différents)
- le vocabulaire utilisé ne s’y trompe guère : il s’agit ici de programmes « résidentiels » et non urbains ! Pourtant nous sommes ici souvent aux portes de la ville dense historique et ces quartiers prétendent en assurer la continuité… Ce qualificatif de résidentiel doit être compris de différentes manières. En tant que mode d’habiter, vous n’êtes pas « habitant » mais résident (en transit ?). En tant que produit commercial, que vous achetez ou louez sans avoir participé à sa conception. Vous vous en remettez à des investisseurs qui gèrent sa construction et à d’autres qui gèreront son exploitation. Qu’il s’agisse d’accession à la propriété ou de logements dits sociaux, l’habitant est soumis à un système collectif qui le dessaisit de toute initiative individuelle et de toute liberté. Il n’est que le « bailleur » d’un projet collectivisé.
- ces quartiers sont parfois strictement résidentiels. Parfois ils tentent de relayer l’idée largement répandue de nécessaire mixité de la ville. Mais rarement sur ce que nous voyons cette mixité ne dépasse la réalisation séparée d’ensembles d’habitation d’un côté, de bureaux de l’autre (cf. Batignolles par exemple). La politique du zonage développée au 20ème siècle se perpétue… La mixité des tissus anciens mêlant habitats, ateliers, commerces n’a pourtant rien à voir. Elle est tout à fait possible et se développe ailleurs (cf. exemple ci-après) : il suffirait de dessiner une trame urbaine qui l’autorise et le favorise, en s’en remettant à des investisseurs plus petits et privés. En France nous pourrions aussi prendre l’exemple des immeubles mixtes du 19ème siècle très présents à Paris (voir la rue d’Uzès, siège du Moniteur !) qui mêlent activités commerciales ou tertiaires dans leur soubassement et logements dans les étages…
La ville est un organisme fin, pluriel, délicat, complexe… c’est comme cela que nous l’aimons. Et nous ne parlons pas de complexité architecturale d’ordre décoratif qui vient souvent remplacer la complexité elle réelle des villes anciennes. La complexité existe dans la multiplicité des opérateurs et de leurs interventions, de leurs modes d’occupation du territoire et leur inventivité. Toute cette finesse et cette pluralité disparaît dans ces grosses opérations immobilières.
Il est tout à fait possible de faire autrement, et de manière plus écologique et humaine. Nous avons montré sur notre site des exemples de quartiers contemporains au Japon particulièrement réjouissants, humains, agréables à habiter. Pour parvenir à cela il nous faut sortir des modèles collectivistes de conception de la ville, et ramener le rôle de la puissance publique à l’élaboration du dessin fin d’une trame urbaine et l’édiction de règles simples de voisinage et de partage du foncier. La ville n’est pas une « grosse machine », c’est un tissage fin et pluriel.