Elimination progressive des variables…
Réponse au texte « A propos de La Folie des hauteurs » de Jean-Paul Lacaze, X-Ponts
publié dans la revue Urbanisme N°363, novembre-décembre 2008
( Ce texte constitue lui-même une réponse au livre de Thierry Paquot « La folie des hauteurs. Pourquoi s'obstiner à construire des tours ? », et nous vous proposons de reprendre et prolonger cette réflexion. )
En nous appuyant sur le texte auquel nous prétendons répondre, nous essayerons de vous montrer comment une démarche qui se veut rigoureuse peut s’éloigner de toute logique scientifique et construite, pour, à force d’éliminations successives, tenter de nous persuader d’un axiome pré-établi ! L’intérêt de la recherche scientifique est de rendre compte d’une réalité complexe et plurielle et de la traduire en « fonctions et propositions », comme l’a très bien formalisé Gilles Deleuze (Qu’est-ce que la philosophie ?). Dans des domaines séparés mais adjacents comme les arts, la littérature, la philosophie… d’autres auteurs tentent d’exprimer cette complexité et cette richesse de notre environnement à partir de perceptions artistiques (percepts chez Deleuze), du langage (pour l’écriture ou la narration) ou des concepts pour la philosophie.
Dans le cas qui nous intéresse, et partant de la question des « tours » qui est une question proprement architecturale… et urbaine par extension, nous voilà dans un champ d’observation large, puisque nous savons que l’architecture traverse des domaines d’investigations transversales à des disciplines comme l’art, l’écologie, l’histoire, la géographie, les sciences humaines, la psychologie, la technique…etc. Voilà donc à proprement parler une question complexe, et si nous la traduisons en termes mathématiques, une série d’équations à multiples inconnues ! Une formalisation scientifique de cette question ne peut réduire ces variables à leur portion congrue, et se doit d’intégrer tous ces paramètres dans des propositions qui en rendent compte, sinon la démonstration n’est pas accomplie !
Dans le texte qui nous est proposé, nous voudrions vous montrer comment chaque champ d’investigation est progressivement éliminé au lieu d’être traité… jusqu’à réduire la question des tours à la question unique et dérisoire de l’ascenseur… équation à une inconnue! Reprenons donc le déroulement du texte ; nous apprenons successivement :
que la question de la douceur, de l’harmonie, de l’humain est évoquée, mais soigneusement et habilement balayée dès le début du texte… nous n’y reviendrons pas ! Vous comprendrez en relisant nos propos antérieurs que voilà trois champs de réflexion immenses de notre réalité et de la question des tours qui sont brutalement écartés. Voilà plus de la moitié de notre être, sensoriel, réduit à néant ! Pourtant même les questions à caractère subjectif peuvent faire l’objet d’analyses fines et souvent mesurables (études sur le plaisir, l’angoisse, la psychologie…) ;
la question énergétique (sous l’aspect écologique) est ensuite évoquée : les détracteurs des tours de ce point de vue sont évacués sans explication, et nous lisons cette phrase incroyable, dont je vous laisse comprendre le sens (je n’ai pas compris): « Plus le programme est important, plus il est rentable d’investir dans les économies ».
la question humaine, déjà fortement mise à mal précédemment, est reprise. Passons sur les chiffres énoncés, ils n’ont aucune importance. Nous apprenons que tout le monde est heureux à la Défense, qu’il s’agit d’un univers idyllique… mais que les « heureux » habitants peuvent être rangés dans quelques catégories très réduites : les expropriés, quelques copropriétaires, les personnels d’ambassade ou en transit…etc. Monsieur, dois-je vous citer tous les Franciliens qui ne voudraient à aucun prix habiter ce lieu, qui le craignent, dois-je réduire mes considérations sociales aux quelques groupes que vous citez? Je vous avoue que je suis abasourdi ! Et encore plus d’apprendre que vous avez choisi une amie ethnosociologue qui n’a expertisé qu’un électroencéphalogramme plat ! Donc, voici la question humaine évacuée une deuxième fois, la première n’ayant pas suffi !
ayant éliminé toutes les variables (plus subjectives ?) plus difficiles à appréhender et qui n’étaient peut-être pas prises en compte dans l’enseignement que vous avez reçu (elles demandent en effet pour être intégrées une implication personnelle, une implication de l’être dans sa dimension spirituelle ou inter-subjective, ce qui n’est guère enseigné dans les « grandes écoles »), vous voilà donc arrivé en terrain plus connu ! Passant d’Euclide à Newton, nous croyons comprendre que l’ascenseur constitue la véritable justification des tours… qui elle serait « objective » ! Qu’il est beaucoup efficace que les transports horizontaux, et qu’il constitue le sésame de la ville future ! En passant vous n’avez pas oublié de noter que l’ « habitant des grandes villes veut de la vitesse » et de poser cette question (drôle) « Pourquoi les Parisiens courent-ils dans les couloirs du métro ? ». Avez-vous une réponse à cette question ? Croyez-vous qu’il s’agisse d’un goût des parisiens pour courir ? Questionneriez-vous avec moi les conditions de vie et les obligations qui sont faites aux parisiens dans leur vie professionnelle?
En quelques étapes, au plus près du texte, j’ai essayé de vous montrer comment une démarche qui se prétend rigoureuse peut dévier dans l’idéologie la plus pure, au plus loin de la réalité humaine et de la question à laquelle elle prétend répondre, éminemment complexe ! Je ne peux conclure qu’en réouvrant la question prématurément fermée et évitée :
qu’en est-il de la qualité de vie dans les tours et leurs espaces servants moribonds, qu’en est-il du rapport au sol et à la nature primordial… les arbres, les plantes, les oiseaux, la terre…. ?
qu’en est-il des rapports de voisinage, de sociabilité, d’humanisme dont ce texte ne parle pas ?
qu’en est-il des questions écologiques éludées rapidement, du rapport de la surface toiture/bâti qui peut être facteur d’énergie transmise… des appartements des tours orientés nord…etc. ?
qu’en est-il du sol de la ville, des espaces de rencontres, des espaces anéantis par l’ombre portée, des socles, des dalles… ?
qu’en est-il de la mixité des fonctions, de la mixité sociale (mise à mal dans ce texte) ?
J’arrête là cette énumération, pour montrer que toutes les questions essentielles ont été éludées. J’habite un deuxième étage d’un immeuble parisien ; je monte et descends à pied plusieurs fois par jour, mes visiteurs aussi… Comment cela fonctionne-t-il dans les tours ?
Luc Dupont
Architecte DPLG, Ingénieur Agronome Paris-Grignon
13 janvier 2009